Cinq personnes
L'équipe entière, cuisine comprise.
Une boutique de gréement fermée depuis vingt ans, un établi trop lourd pour être sorti, cinq personnes et l'idée de faire tenir une table du soir et des cartes dans la même pièce.

L'établi occupe toute la longueur du mur nord. Il pesait trop lourd pour sortir par la porte : il est devenu le comptoir, tel quel, avec ses entailles.
Les poulies et les cosses étaient encore accrochées au plafond dans leur ordre de vente. Nous les avons laissées et nous avons tendu les cordages entre elles.
L'arrière-boutique, où l'on stockait les couronnes de filin, est devenue la salle de jeux : aucune fenêtre, murs épais, aucun bruit de rue.
L'équipe entière, cuisine comprise.
Un seul service par soirée.
Six mètres de bois, devenu comptoir.
Parce qu'une donne qui se paie devient autre chose qu'une partie. Rien à miser, rien à gagner, aucune ardoise entre joueurs : ce point-là n'a jamais bougé d'un pouce.
Parce qu'elle dépend de la criée du matin. Ce qui n'a pas été acheté ne peut pas être servi le soir.
Parce que la maison est faite pour les soirées longues, et qu'à cinq on ne tient pas deux services.
Parce qu'on y sert de l'alcool jusque tard et qu'on y joue aux cartes : le lieu entier est réservé aux adultes.
De l'autre côté du cordage : un comptoir sur un établi de marine, une ardoise de poisson et six feutres. Aucun mineur ne franchit cette porte.
Rien à miser, rien à empocher, pas une table à distance : la soirée se joue rue Sade, à Antibes, et les jetons n'y comptent que des points.